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  • Yves Yger

Au fond du trou



Matin d’après la pluie sur la Chartreuse, et me voilà à pied d’œuvre pour cette dernière étape au cul de la gorge du torrent anonyme, qui a retrouvé par l’averse nocturne un peu de vie. Trois jours déjà depuis le départ de ma terrasse, et il s’est passé tant de choses ! Il reste aujourd’hui cinq mètres à parcourir dans l’ombre, à me méfier des rochers traîtres et glissants. Je marche. Environ trois enjambées. Victoire ! J’aperçois un peu plus haut la buse de béton à l’inquiétante gueule béante, qui permet aux eaux de passer sous le chemin, limite du jardin domestique. Demain j’espère sortir à l’air libre, quitter l’enfer de ma Nahanni d’opérette. Pour l’instant, le devoir naturaliste l’impose : il me faut explorer à l’ubac le chaos de rochers moussus, mon Huelgoat de pacotille, en restant bien stable sur les pierres félonnes. Je ne suis hélas pas bryologue, spécialiste des mousses, et je peux qu’admirer, faute de les dénommer, leurs paysages microscopiques, horizons de rases forêts couleur vert mi-Véronèse mi-émeraude, et de bruns lichens aux formes étranges. Apprendre la bryologie, voilà qui peut donner du sens au confinement! Pour l'instant, se prétendre poète, découvrir le nid des Trolls à la loupe, et entendre Wagner ! Sur l’autre rive, versant sud, c’est Mozart ! Levée de fleurs de tussilage, insolents soleils appelant au libertinage, parade des voluptueuses hellébores aux sépales bordés de pourpre cardinale: ici Dom Juan se rit du Commandeur, juste sur le trottoir d’en face ! Encore plus haut, le printemps fait ses affaires : baliveaux de frêne, avec vigueur, lançant au ciel leurs trios d’inquiétants bourgeons noirs, houppes des saules et chatons de noisetier dispersant leurs pollens tels de maléfiques encensoirs, terreur des allergiques et nirvana des macrophotographes. Au pied de la muraille, je planterai ce soir mon bivouac virtuel. Demain, il faudra m’arracher de ce ravin de Brunhilde, et par la muraille de glaise, gagner l’horizon du plateau. Je sais qu’il y a là-haut un espace civilisé, espéré, lumineux, et que ce parcours continuera demain sur une musique plus jardinesque.


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