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  • Yves Yger

journée patrimoine


En trois secondes, j’escalade prudemment le talus et, un peu ivre de lumière, surgit enfin sur le plateau. C’est un jardin sans discipline, à la terre amoureuse, que nous avons bricolé au fil de nos envies et de nos visites aux vide-greniers.

Promenade.

C’est un vieux nain de jardin, très vieux, et qui jouait autrefois au football. Comment est-il arrivé là ? Je ne me souviens plus. Sans doute un cadeau au deuxième ou troisième degré, à l’occasion d’un apéro entre copains, un soir d’été, il y a bien longtemps. Le goût du kir à la pêche de vigne. Le bonhomme a perdu ses couleurs, sa fantaisie, et je n’ai jamais osé le déplacer, ni le porter à la déchèterie un samedi matin. Par crainte ? Comme s’il avait encore quelque pouvoir, peut-être, pour protéger les lieux. Il s’effrite. Un jour il partira tout seul. Ne pas y toucher : on ne sait jamais.


C’est un arrosoir en fer galvanisé, qui n’arrose plus rien, car il est incontinent. Une touffe de joubarbes sort de sa gueule, sans doute logée un jour par une main créatrice. Rencontre habile du Galva, matière noble qui se rit des affres des ans et des rouilles, et de la plante éternelle, incorruptible, qui ignore la rudesse des climats et protège, dit-on, de la foudre.


C’est un tas de rondins, empilés pour l’hiver, il y a plus de dix ans, et qui ne connaîtront ni le coin ni la hache, et ne brûleront jamais, car ils se désagrègent. Mais ils sont l’habitat des fourmis, cloportes et mille coléoptères.


C’est un hôtel à insectes, tout en matériaux récupérés, un prétendu havre de luxe en attente de coccinelles, éphémères et abeilles solitaires, mais jamais personne ne s’y pose. Echec. Un gîte inoccupé, un palace en vacance, une vraie catastrophe industrielle ! Les bestioles préfèrent évidemment habiter la pension d’à côté, le tas de bois qui pourrit. Concurrence déloyale.


C’est une ferraille de fourche, oubliée dans un coin. Il y a longtemps que son manche est perdu, ou vermoulu, ou cassé. Une fourche du temps où du foin on faisait des gerbes, qu’on hissait dans la charrette en se brisant le dos.


C’est un buste de Ludwig van Beethoven, caché sous un cotonéaster rampant. Nul ne sait comment il est arrivé là, comment il a survécu à mes déménagements. Je revois l’objet trônant sur le piano droit de ma maman, Simone Roger, professeur de piano, premier prix du Conservatoire de Rennes. Elle l’acheta vraisemblablement lors d’un voyage familial en Autriche, et je le revois, posé face à celui de Mozart, sur le couvercle du piano droit de marque « Sauter », celui où elle donnait ses cours. Mozart a disparu, Beethoven demeure au jardin, insensible aux rigueurs des saisons. Symphonie pastorale.


C’est un chat qui se promène, indifférent aux malheurs des humains.



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