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  • Yves Yger

Les petites hontes

Ah ! L'heureux temps du "Bonnier", cet ouvrage austère sous sa couverture jaunâtre de carton mou, bible de tous les férus de botanique, qui promettait d’identifier « sans termes techniques » (sic !) n’importe quel végétal par la méthode dichotomique. Dans combien d’impasses et de lâchetés nous-a-t-il tous emmenés ? A compter les glumelles et les glumellules, à apprécier la soudure du calice et la régularité des verticilles, l’apprenti naturaliste obtenait souvent des résultats étranges, et aboutissait, par le mystère des petites flèches et des renvois de bas de page, à la génération d’espèces nouvelles : l’arbre à fraises, le peuplier à feuilles persistantes et l’anémone à odeur de bitume… avant de réaliser ses errements, sa honte et son ignorance. Aujourd’hui, il suffit de télécharger une application pour paraître savant, et n’importe quel bélître, agitant son écran, devient docteur-ès-botanique. Certes, c’est pratique, et heureusement de plus en plus fiable. Sur le terrain j’interroge souvent en douce ma Pythie numérique, qui me remet les idées et la mémoire en place quand mes lacunes deviennent des gouffres béants alors que l’assistance, petit crayon suspendu au-dessus du carnet, attend mes paroles comme Chrisostome le référent. Au moins, quand je suis seul, mes petites hontes sont silencieuses, et je bute chaque jour, surtout sur cette flore de la garrigue méditerranéenne dont j’ai presque tout à apprendre. Encore une journée de grâce au Jardin des Admirables, sur ces crêtes-murailles qui entourent maintenant de près la montagne-Titan. Un dernier col, une dernière caillasse, comme un soupir, un regret déjà, le sentier dégringole, et puis voilà le fond de vallée, la route, les champs, le médiocre. Ce soir je dors au pied de la Bête, après seize jours de ferveur. Pétrarque, encore : « La vie que nous appelons bienheureuse est située dans un lieu élevé ; un chemin étroit, dit-on, y conduit". J'irai le vérifier dès demain.

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