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  • Yves Yger

Luxures

Il n’y a pas de but au Chemin, c’est le Chemin qui est le but. Comme l’Amour n’a pas d’existence intrinsèque, mais seulement des preuves à tenir sans cesse, le plaisir du chemin est plus dans sa musique, sa manière, que dans la satisfaction d’arriver au lieu auquel il mène. Ainsi ce matin, je vais de Bourdeaux à Dieulefit par un sentier nonchalant, paresseux, qui badine avec ce paysage qui ressemble de moins en moins à la montagne, et de plus en plus au Sud. Il semble d’abord s’ennuyer, puis louvoie parmi les éboulis de gravelle, se ravigote parfois dans les bois frais, cajole une chapelle romane, s’endort, imprudent, en un étroit balcon tout enserré d’aphyllantes et de genêts nains, et finalement coule jusqu’à la Ville où il arrive presque par hasard. Sentier d’indolence où le marcheur, en écho au paysage, peu à peu s’engourdit et rêvasse. Le bonhomme est vulnérable et devrait se méfier. En effet, en parlant d’amour, tapies dans les clairières, maquillées jusqu’à l’outrance, certaines créatures, dans leur désir de plaire, ne font pas qu’attraper les insectes : d’un coup de sourcil, voilà qu’elles enjôlent aussi le naturaliste, qui se met à genoux et sourit, persuadé d’être le premier. Je veux parler des orchidées. Comme elles intriguent auprès de la mouche, du bourdon ou de l’abeille, les belles ont trouvé un nouveau client : l’affaire est dans le sac ! D’ailleurs il dépose celui-ci à terre, se met à ramper dans l’herbe, sort son plus simple appareil, manipule frénétiquement son objectif et pousse de petits cris d’extase ! Voyeur, il exige de garder souvenir de l’unique rencontre, une image, un cliché, mais la demoiselle se rebiffe, profite du vent pour retarder la mise au point, prétexte que le champ manque de profondeur, qu’on ne fait pas comme ça, trop vite, à toutes vitesses, qu’il est mieux de prendre son pied que de faire manuellement, et que de toutes façons, si elle est consentante, elle n’aime pas les macro. Décidément, dans la nature l’Amour est partout, dans les grâces des fleurs entomomorphiques, dans les cœurs que dessinent les feuilles de tilleul quand on les met à l’envers, et dans les ligules de chance des marguerites divinatrices. Allez, c’est le printemps, vive l’effeuillage ! Et du joli mot de naturaliste, tirons l’aile, soufflons l’air, enlevons l’a, et osons le naturisme ! « Hêtre à poils », pour distinguer les charmes, répétait l’apprenti botaniste…

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