Chemins, livres et leçons de choses

C’est le chemin, dit Nicolas Bouvier, qui fait le voyageur, comme c’est le livre qui fait le lecteur. Quelle singulière analogie entre le temps passé à sillonner un itinéraire et celui à parcourir un ouvrage ! On « emprunte » un chemin, comme un livre à la Bibliothèque, puis on s’envole du monde vers d’autres histoires, d’autres pays, à la rencontre d’autres possibles.

Mes premiers ouvrages naturalistes furent ceux de l’école primaire, je veux parler de ces livres de « leçons de choses » (quel nom merveilleux !), qu’on ouvrait sur les pupitres de bois de la classe de Madame Javayon, à l’école de Sainte Feyre, dans la Creuse, où le tracé du « Chemineau des Herbes », par un hasard(?) malicieux, me conduira en cette fin de printemps. D’abord à la rentrée, le dessin de la feuille, généralement de marronnier, puis la coupe de la pomme : la pulpe, les pépins, le pédoncule, et enfin dans des chapitres lointains, colorés, presque défendus, le schéma de la fleur et les mystères de la pollinisation.

Un jour, mon père ramena de Paris un ouvrage austère, presque un texte sacré, le « Bonnier », qu’il avait acheté à la maison Boubée, place Saint André des Arts, temple disparu du savoir naturaliste. « C’est la bible ! » déclara-t-il d’un air assuré. Armé de cette flore complète portative, nous partîmes fringants, mon frère et moi, dans les prairies au pied du vieux Puy de Gaudy, pour tenter d’identifier les herbes folles grâce à la méthode dichotomique, garantie « sans mots techniques » ! Que d’impasses, que d’échecs, que de renoncements ! Mais parfois, la recherche était glorieuse et nous faisions collection de noms de plantes telles de précieuses pépites. Et l’enfance passa, j’oubliais le nom des fleurs.

C’est beaucoup plus tard, au tout début de mes études de Pharmacie, que je retrouvai le chemin des livres de Botanique, grâce aux Professeurs Raynaud et Mestre, qui enseignaient cette matière avec talent, et paraissaient surpris qu’elle puisse encore enthousiasmer quelques étudiants. A la même époque, je découvrais avec ferveur les livres de Jean-Marie Pelt, portés par ses émissions radiophoniques, puis plus tard les encyclopédies de Pierre Lieuthaghi, qui m’ouvrirent les portes du savoir ethnobotanique. Il y avait là des banquets de savoir où je me goinfrais.

La chance a voulu qu’à l’occasion de la préparation du parcours du « Chemineau des Herbes », j’ai pu entrer en contact avec Thierry Thévenin, agriculteur et cueilleur, botaniste passionné et généreux, auteur d’un ouvrage de référence : « le Chemin des Herbes » (Ed. Lucien Souny), sur l’art de connaître, cueillir et utiliser les plantes sauvages. Il n’y a pas là de coïncidence, il y a seulement les mêmes routes, les mêmes talus, les mêmes fossés et clairières, que nous fréquentons jusque-là sans nous rencontrer. Mais il est logique que ce « Chemineau » trouve enfin la direction de ce « Chemin des Herbes », et ce sera chose faite le 10 juin prochain dans son jardin des Herbes de Vie à Merinchal (23), où j’aurai le plaisir de partager nos passions botaniques à l’occasion d’une causerie végétale et théâtrale. Les chemins mènent aux livres et réciproquement.

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