Pluie, berce, et belles personnes


Enfin la pluie. Pour la première fois depuis mon départ, l'orage qui sourdait depuis plusieurs jours s'est enfin lâché. Les paysans et les jardiniers sourient ; il est vrai que la nature commençait à s'enrayer, la sécheresse bloquant toute avancée. La Grande Berce va pouvoir revivre. Je passe chaque jour près des talus d'où surgissent ses hampes assez mal dégrossies : La Berce est une rustique, voire une rustaude. je pense que statistiquement, c'est la plante qui, sur les bords de chemins, domine le plus depuis mon départ. Ses involucres bien drus, ses tiges côtelées, ses feuilles à l'allure d'acanthe populaire, lui donnent un air un peu voyou. J'occupe l'espace et tant pis si cela vous défrise...

La confondre avec sa monstrueuse cousine de l'Est, la Berce du Caucase, qui colonise certains sites, serait une bêtise. La nôtre est simplement fruste, pas nocive. Certes, il ne faut pas s'en frotter le cuir, surtout les jours de soleil, mais elle n'a évidemment pas l'agressivité dite de photosensibilisation diabolique de sa redoutable homonyme. Si ses racines étaient prétendument aphrodisiaques ( ce qui n'est pas prouvé), ses bourgeons de branches constituent un légume particulièrement original, au vrai goût de verdure marquée et de chlorophylle. Ses jeunes feuilles font d'originales confitures, ses semences aromatiques peuvent aussi être utilisées en tisanes ou pour la fabrication de sirops et de vins de ménage.

Et pourtant presque personne ne cueille la Berce, la mal aimée, la vilaine. Je l'aime bien, cette traînée.

Je passe chez Thierry Thévenin, responsable national du Syndicat des SIMPLES (en fait c'est un acronyme), qui vit à Mérinchal. Une personne lumineuse à la voix douce, entouré de plusieurs stagiaires visiblement heureux d'être là. Il me dit que l'origine du nom de son jardin des Herbes de Vie vient d'une lointaine lecture d'enfance de la Comtesse de Ségur. Je lui explique que la première fois que j'ai lu le mot « chemineau », c'était sur la couverture de « Diloy le chemineau », de la même auteure, née Rostopchine, trouvé dans le grenier de mes grands-parents. Connivence.

Sa bibliothèque botanique m'impressionne : il y a là toutes les sources de connaissance que je ne connais que parcellairement, toutes les flores du monde, beaucoup de pharmacopées, d'ouvrages savants, et de pépites de savoir. Sa maison est rustique, mais elle transpire la passion d'une vie: droguier d'autrefois, tonneaux de plantes séchées , ici une infusion de fleurs de sureau s'égoutte doucement dans un entonnoir de verre, là on conditionne des feuilles de frêne dans de petits sachets.

Le temps s'arrête. Je le sens visiblement ému, décontenancé, par la disparition brutale, la veille, d'un ami proche, et ma venue tombe apparemment un peu mal. Dans de tels moments, les plantes peuvent elles consoler les hommes qui souffrent ? Le temps s'est mis à l'unisson de cette mélancolie, il pleut : je ne peux malheureusement présenter mes « Plantes sacrées » dans son jardin, comme prévu. C'est dans son atelier, devant une petite assistance qui semble intéressée, que je parle de leur bienveillance, de leurs mystères et des croyances qui s'y attachent. Je montre comment préparer un élixir spécifique à partir de sept fleurs de ce jardin, en souhaitant que cette aimable démonstration ludique contribue à lui faire oublier un peu sa peine. Il m'aide à sélectionner une plante pour l'herbier, en l'occurrence un doronic aux fleurs en corbeille dorées. On sent son habitude. Je reviendrai, je pense, le voir dans quelques jours avec l'équipe de la télévision.

Jacqueline Peigney vient me chercher en voiture, ça tombe bien, la pluie ne s'est pas arrêtée. Elle me conduit à sa maison du Donzeil, près d'Ahun, et sur le trajet, me parle, d'une voix de musique, de sa relation intuitive avec les plantes et les gens.

Une halte bienvenue sur ce chemin parfois éprouvant. Les tensions du corps et la fatigue de ces derniers jours se sont accumulées et un peu d'apaisement sera utile. Demain je visiterai tranquillement son jardin et échangerai ici quelques secrets.

Ce ne peut être qu'une bonne personne, elle croit aux fées et aimerait bien les rencontrer.

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