Passé simple


Une longue traversée à partir de chez Jacqueline Peigney, au village du Sec, au Donzeil jusqu'à Montboucher. Les petites routes de la Creuse sont fort agréables, de bon matin, et le rythme plutôt rapide. Le passage par les gorges du Thiouron est bien plaisant : de belles forêts de hêtres et de chênes vénérables, que je salue avec discrétion.


Les petits villages et hameaux sont le plus souvent déserts : pas un bruit, les maisons sont fermées depuis longtemps, les volets comme soudés par la rouille, l'herbe pousse dans les jardins dont quelques escholtzias orphelins cherchent à s'évader. Parfois une enseigne décrépite, presque fossilisée, rappelle qu'autrefois il y a eu de la vie ici. On devine à peine : « Hôtel GAUDIN, Vins en gros », « COOP », tiens, un panneau « TOTAL » ! Il est couvert de mousse, la pompe à essence s'est évanouie depuis longtemps, pas même la trace au sol, disparue dans le lichen.


De temps en temps, une petite ferme, les hommes sont au travail, les vaches limousines sont au pré, et leur meuglement est la seule musique de ce paysage d'après la vie. Pourtant, ici, les gens se sont aimés, ont travaillé, se sont retrouvés au bistrot, à la messe, à la mine, se sont fâchés, rabibochés, et puis plus rien. Il y a très longtemps, la mine a fermé. Il y a longtemps, l'instituteur a fermé une dernière fois le portail de la cour de l'école, puis il est monté dans son Ami 6, et il est parti en vacances à la Tranche-sur-Mer avec sa femme Sicette et leur fils Michel, pour ne plus jamais revenir. Fini les cris des enfants, fini le sifflet du maître. Même le marronnier, un peu malade, a oublié.


Les maisons ne portent que rarement de panneau « A vendre », comme si de toutes les façons, on savait que personne ne viendrait plus jamais habiter là : la Grande Résignation. Alors que ces villages ont encore un souvenir d'âme, et que la pierre des maisons est si belle, et que les potagers attendent des binettes envolées.


Il pleut, il pleure sur la Creuse, et je souffre de tant de désespérance. On pourrait faire ici tant de belles choses, inventer tant de nouveaux modes sociaux, faire jouer et sourire tant d'enfants si on en avait la volonté, et certes un peu de folie. Les murs en granit s'effondrent, aussi.


Finalement, je quitte les villages et rentre dans la forêt qui, une fois de plus, me réconforte. Si j'osais, j'irais enserrer dans mes bras un de ces hêtres, m'asseoir un moment à ses côtés, écouter les frémissements du vent dans ses ramures ; j'irais même caresser sa peau dans un élan de désir ridicule et crier mon appartenance aux hautes forces de la forêt. Je n'ose pas ; on m'attend.


Il pleut toujours, j'hésite à sortir la carte détrempée. Je me trompe d'itinéraire. Finalement ce sera 10 km de plus, et j'arrive éreinté.


Je le regrette. J'aurais dû me laisser aller, me laisser aller à l'amour tout à l'heure.

J'ai dû faire aujourd'hui plus de 40 km.


Yves YGER


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