Travelling arrière et Titanic

Une nuit de réconfort à Châteauroux, dans un hôtel d'un autre temps, genre « Hôtel du Nord » : papier peint à fleurs, lit fatigué, balatum, interrupteurs en bakélite, mais aucune trace d'Arletty.

Au petit matin, Christophe, le réalisateur de la télé, vient m'enlever pour repartir tourner certaines séquences en Creuse. Toute cette longue plaine du Berry défile à l'envers, à la vitesse démesurée de l'automobile ; je me suis habitué depuis bientôt trois semaines à un rythme fort différent ! Je revois par instants fugaces quelques croisements de petites routes empruntées il y a quelques jours, quelques panneaux indicateurs de bourgades dont les noms chantent : Genouillac, Chatelus-Malvaleix.

J'aperçois en un éclat la maison de George Sand, où j'ai connu tant de bonheur et de paix, mais déjà elle s'est envolée dans la ligne droite. Très vite, nous retrouvons les reliefs doux et rassurants des monts de Guéret, où la lumière est belle, et nous voici déjà par magie motorisée de la télévision, chez Jacqueline, la jardinière du paradis des graines libertaires, que je retrouve avec joie. On tourne. Faire le chemineau pour la caméra, redevenir comédien, participer à l'histoire que veut raconter Christophe, cela m'amuse. L'exercice est bien différent de la scène de théâtre, beaucoup plus haché, répétitif, et en définitive bien futile, mais peut-être permettra-t-il, pour un large public, de donner envie de participer à mon histoire. Puissance écrasante des média, notoriété volatile et dérisoire !

Je crois malgré tout plus à la force du livre qu'à celle de l'écran, mais je sais aussi que cette dernière permet d'ouvrir des portes. On verra bien, et que tourne l'aventure ! Jacqueline entre dans le jeu et nous déambulons tous deux dans son jardin-phénomène, sous l’œil vigilant du drone, puis cueillons, cueillons, ma chère, la jeune pousse de Berce pour préparer un pesto télévisuel d'herbes sauvages.

Vroum, vroum, il faut vite repartir, adieu, Jacqueline, je reviendrai, et on prendra le temps de partager nos recettes et nos rêves un autre jour, sans objectif, sans drone, et sans metteur en scène.

Une halte au vieux pont du Moûtier d'Ahun, des images encore, à toute vitesse, la rivière Creuse s'écoule doucement sous les anémones d'eau, et ignore la frénétique cavalcade.

Direction, le nord, illico ! Rendez-vous chez Yann Zimmermann, producteur de plantes médicinales et aromatiques « Aux Herbes Folles », installé depuis quelques années à Nouziers.

Il y a généralement chez ces professionnels, que j'ai la chance de rencontrer dans les Alpes et ailleurs, une belle philosophie, qui allie le sens du temps, le respect des choses et des autres, et les valeurs d'accueil et d'ouverture. Une forme de force. Loin de moi l'image de vieux sages, d'anachorètes lénifiants, j'en connais qui sont pleins de malice et de folie, j'en ai fréquenté d'insupportables, d'intolérants en apparence et de passionnés, mais à chaque fois j'ai aimé les rencontrer. Quel bonheur de partager ces moments où ils ouvrent leur séchoir comme un coffre à trésor, d’apprendre à leur écoute, de s'agenouiller ensemble devant une ligne d'origan pour le cueillir juste avant la floraison : moi dont la culture « herboristique » fut d'abord livresque, je connais maintenant grâce à eux quelques bribes de ce précieux savoir agricole. Ils l'ont généralement eux-mêmes réappris, à coup d'échecs, de persévérance et de chance.

Yann m'ouvre la porte de son séchoir et de ses plantations : peu importe la télé et les apparences.

Je comprends à son regard qu'il est un « fin cueilleur », et que nous partageons les mêmes envies : le goût d'une plante de belle qualité, de la couleur et du parfum un peu lourd de la feuille de mélisse bien séchée, de la primauté de l'être sur l'avoir, et du désir de partager ces richesses. Pas besoin de beaucoup de mots. Nous nous promenons dans son bel univers et j'ai l'impression de l'avoir toujours connu.

Le drone butine. Ignorons-le.

Christophe aimerait bien que je me prononce sur l'avenir du métier d'herboriste : je sais le sujet sensible. Bien que n'ayant aucune légitimité représentative de cette profession, moi qui y suis arrivé un peu par effraction, il me semble, en tant que citoyen, qu'il est urgent de sortir de l'hypocrisie actuelle, qui fait des producteurs malheureux, des professionnels de santé insatisfaits et des consommateurs frustrés. Le simple bon sens serait de rétablir un diplôme de base pour qui souhaite conseiller, de donner un simple agrément de vente aux producteurs, et d'étendre simultanément la liste des plantes autorisées à la vente légale, sans risque pour la santé publique, voire peut-être d'établir une liste négative et actualisable des plantes interdites. Le cadre réglementaire actuel, à l'heure d'Internet, est en décalage complet avec la réalité économique et les aspirations profondes du public.

Un peu comme si dans la salle de bal du Titanic lors de son naufrage, plutôt que le manuel de survie, le maître de cérémonie imposait de respecter les règles du quadrille, paso-doble et autres danses de salon.

Yves YGER

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