Petit lexique impertinent des noms d'arbres


J'ai croisé bien des arbres le long de mon parcours, tel ce vénérable tilleul, en symbiose avec les pierres, au milieu d'un champ creusois, peu après le Donzeil.

Tant pis pour les étymologistes, j'invente aujourd'hui un lexique impertinent et fantaisiste à leur propos, inspiré par mes réflexions de chemineau.

Le Bouleau. Un nom trop court, restrictif, comme bâclé. Il lui manque au moins une syllabe. Le bout de l'eau ? C'est ridicule. Pourquoi pas le bétulier, ça serait plus gracieux ?

Le Charme, comme son nom l'indique. Mais charme est souvent badinage, et peut être parfois magnifié par la rigueur. L'art topiaire est une discipline de soumission pouvant conduire à la jouissance l'amateur (le voyeur?) de jardins à la française. Il en fera des clichés, des photos de charme.

Le Châtaignier, un peu rustre au départ. On oublie la vilaine « taign », coincée entre la bienveillance féline et circonflexe du début et l'allure un peu béjaune de la désinence : il est la générosité des humbles, la richesse des gens d'autrefois, à ranger avec les mots « caquelon » , « lessiveuse » et « cordage », dans la grange où règne encore une douce odeur de cendre éteinte.

Le Cèdre, tortueux, religieux, inaccessible, nimbé de senteurs orientales, de Pythies et de brumes divinatrices.

Si on dit « Chêne », le « ch » du début remplit la bouche comme une suffisance, une pesanteur comme le fut d'une colonne, d'un monolithe indestructible; la suite en « êne » apporte grâce, légèreté et dentelle. Quel équilibre ! Quel contraste ! Qui s'allonge sous une chênaie et regarde le ciel comprend.

L’Érable, au nom de tâcheron, de bois de devoir, ce « able » sent la discipline, le travail à faire, la potentialité, l'obéissance, l'obligation. « Capable » « faisable » L'érable n'est pas fantaisie.

Il peut mieux faire.

Le Figuier, qui commence avec ce « fi »qu'on prononce comme un baiser en avançant les lèvres, puis ce « G » guttural, comme un cri de jouissance rentrée, comme dans « orgasme » ou « langue », ce point G d'accès au plaisir, au juteux, à la débauche. Il est séduction, préliminaires, volupté, et à la fin inexorable explosion.

La belle force de la vie qui dérange et fait avancer le monde.

Le Frêne, lui n'est qu'insouciance : ce « Fr » fredonne, frétille, fredaine, froufroute : rien de sérieux dans cet arbre à l'ombre approximative, aux feuilles trop découpées pour être vénérables.

Un arbre à l'essai.

Le Hêtre, évidemment, il n'y a pas de coïncidence.

L'If. Si j'osais... Tellement insaisissable, incompréhensible. Comme un nom de code qu'on aurait pas le droit de prononcer. S'en méfier.

Le Mélèze, jeune, propre et frêle, un peu timide, comme étonné d'être là. Précieux, presque fragile, avec son nom de porcelaine.

Le Micocoulier. Son nom, comme chez Schéhérazade. A mi-journée, quand il fait juste bon pour faire la sieste, il cocoule doucement sous le soleil et, le soir, abrite forcément, des joueurs de pétanque, des odeurs de cigarette et de vieilles dames qui devisent sur un banc de bois. Au dessus de la margelle de pierre blanche, l'eau fraîche glougloute à peine. Les jours sont ronds, disait Giono.

Le Noisetier, féminin malgré son genre grammatical, est frivole, envahissant, et vite insupportable comme une starlette dans une réunion de famille, mais il cache bien son jeu, car si on le nomme coudrier, alors il devient sévère et promet donjons, punitions et châtiments.

Le Noyer . Comme un arbre à l'infinitif qu'il faudrait conjuguer. Un nom académique et peu remuant, trop tranquille.

L'Olivier. Rien que prononcer son nom, on le voit. Ce « o !»qui fait ouvrir la bouche en surprise heureuse, suivi de la musique rassurante, bien construite de sa terminaison, comme la fin d'un air de Rameau, en font un des noms d'arbres les plus harmonieux. Un Rameau d'olivier.

Le Peuplier, peut plier, mais pas trop, évidemment. Sinon il casse.

Le Platane,vieux garçon un peu bêta, plein de certitudes, mais sans imagination. Plat âne.

Le Tilleul, avec son nom tout en rondeur, presque comme une courte phrase musicale, qui commence comme pincement de corde et finit comme écho de timbale.

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