Roberto m'a tuer

16/08/2016

 

Je suis le grain de vigne, accrochée dans la treille.

Je suis née du passage d'une abeille, un midi de fin de printemps. Au début, je n'étais qu'un parmi tant d'autres, membre d'une famille de fleurs minuscules et délicates, perdu dans un environnement de feuilles chastes qui élevaient la pudeur à la hauteur d'une vertu cardinalesque.

C'est un mardi que tout a basculé.

Un insecte de passage, dénommé Roberto, envoyé en missionnaire, m'a butiné, m'a lutiné, se goinfrant goulûment de mon pollen d'alors comme dans une envie irrésistible de stupre et de cyprine. J'étais à la fois déconcertée et un peu choquée par ces façons de rustre.

C'est quelques temps plus tard que j'ai commencé à prendre des formes, il faut dire qu'il m'avait un peu gonflé, avec ses manières de hussard, le Roberto.

C'est le soleil qui m'a vraiment révélé au monde. Ma nature féminine, dit on, se transformera bientôt; moi, la fleur, si douce, si délicate, deviendrait chaque jour un peu plus grain, au masculin, et je vois bien, parmi tous les membres de la grappe, que chacun de nous mûrit à cet endroit des projets insensés.

J'entends dire que tout cela se finira mal, qu'on a bien tort de se presser, que d'autres s'en chargeront bientôt et que tout cela se finira en vrille. J'ai entendu hier soir, dans la treille d'à côté, le cliquetis des sécateurs, et je redoute désormais le pire.

Finirai-je écrasé par la roue du destin, me vidant de mon suc comme une prune vieille sous le pas d'un promeneur ? Ce serait un gros pépin ! Je crains de perdre tout contact avec les membres de ma grappe, disséminés dans le pressoir comme dans une lessiveuse infernale, puis soutirés comme dans le tourbillon d'un maelström barbare.

On me dit pourtant que cet épisode ne serait qu'un passage, et que des ferments de temps meilleurs viendraient, qu'il suffirait d'attendre en silence dans la barrique de chêne, qu'opère l'alchimie de mes sucres intérieurs, qui transformeraient, grâce à des levures amies, mon embonpoint doré en divin élixir.

Saint Esthèphe, Chiroubles, Sancerre, Fleurie, dénominations magnifiques, médailles d'or de promesses peut être mensongères. Je n'y crois pas vraiment.

Je ferai tout, au moins, pour éviter d'être piquette.

Roussette, Clairette, peut-être. A la rigueur .

Pour l'instant, je veux encore sentir sur moi l'ardeur du soleil, qu'il me caresse encore, bien mieux que Roberto le fourrageur. Je ne veux pas de ce destin. Je ne veux pas finir seul, oublié au fond d'une bouteille, et que ma jeune vie tourne finalement vinaigre.

Finalement, je hais Roberto.

 

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