Cythère

Nous rejoignons ensemble le col des Ascliers par de bonnes pistes forestières, agrestes et douces dans le petit matin. Compte tenu des relations conflictuelles de la chariotte avec la caillasse cévenole, il ne me parait pas raisonnable de continuer ce chemin de draille jusqu’à l’Aigoual, et je décide de redescendre vers la vallée ; j’ai été heureux de passer ce moment avec Gilles, et nous nous promettons de garder le contact. La descente par le tout petit sentier est rapide et nécessite patience et précaution.

Mais au détour d’un virage, une passerelle enjambe un petit torrent : c’est unique, insolent, fascinant au sens propre.

Je suis à cet instant dans véritable tableau de Watteau. Le temps s’est arrêté : l’eau qui s’enfuit sous les confettis de soleil, la musique de la cascade hellène, les fougères et les frondaisons qui encadrent ce décor de Cythère.

J’embarque.

Je guette les abords pour débusquer les nymphes, les sylphides et les ondines, mais rien n’apparaît.

Il est évident qu’il faut y aller voir de plus près.

Détachant mon harnais, je m’approche pour entrer dans la toile enchantée.

Forcément, sans que j’aie à réfléchir, il faut que je me dévêtisse entièrement, que j’entre à mon tour dans le ruisseau des innocences, que j’aille ondoyer mon corps fatigué à cette évidente source de vie. J’avance lentement, comme un enfant timide jusqu’à la petite cascade, dont la puissance a creusé le pied afin que l’on puisse s’y baigner complètement. J’y fonds.

L’eau est fraîche, un peu violente, mais douce sur ma peau blanche et fragile de presque vieillard, mon corps un peu martyrisé par les ajoncs et des églantiers qui l’ont fouetté hier tout au long du chemin. C’est à la fois une belle discipline et un élan sacré, un rite, une prière, une forme d’extase.

Mourir ici serait plutôt bien, en épectase solitaire avec l’onde unique de ce matin de mai ! Les Nymphes

doivent bien se marrer, mais moi j’ai connu ici mon enchantement.

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