La bête humaine

21/05/2017

 

 

 

50 kilomètres de fantôme de chemin de fer à pied. Un peu monstrueux. Le pas automatique sur le gravier jaune, comme une rotation de bielle vivante, une percussion de halètement mécanique des  lourdes roues d'acier

sur les espaces de dilatation, Tataaaah, tataaaah, une musique à la Pierre Henry, lancinante.

Souvenir des trains de nuit qui me conduisaient autrefois à la montagne, pour des « vacances de neige » longtemps espérées,  bonheur perdu des trains couchettes, de l’odeur de l’épluchage des mandarines à deux heures du matin, de la lumière jaune et torve du couloir, du cliquetis de la serrure chromée du compartiment qu’on soulève,  du panonceau, «ne pas se pencher au dehors,  e pericolo sporgesi, do not lean out of the window »,  de l’écho des voix des haut-parleurs  qui s’enfuient dans la buée fade de l’avant-matin : » Culoz, Culoz, deux minutes d’arrêt !, Saint Pierre d’Albigny, les passagers à destination de ….. » Pschhhh….On arrive, et on devine la neige sur les sommets. On l’a tant rêvée.

Il est midi. Dans les fossés, la végétation elle aussi a gardé la mémoire du ballast : aux sauvages élancés, molènes, fougères multiples : chénopode, aigle, osmonde royale, dressées comme si elles guettaient les prochains convois.  

Après le soleil, les lignes droites monotones encadrées robiniers et de frênes prêts à les envahir, les corridors noirs creusés profondément dans le schiste, voici le Tunnel. Celui-ci est interminable, presque un kilomètre. Interminable, froid, comme une cathédrale souterraine interdite,  bruissante de cataractes au  coeur de la nef. Ambiance de cinéma fantastique.  J’avance, je ne peux faire autrement, comme dans un cauchemar. Il n’y a pas de sortie, et je suis à pied, marchant d’un arc de lumière blafarde au suivant. Je vais dérailler, à un moment.  Est-ce que ça ressemble à cela, une expérience de mort imminente ?  Ce n’est pas forcément désagréable. Je ne veux pas me réveiller, il y a un sens au bout du tunnel, je vais savoir, enfin. Je vais mourir et la mort n’est pas triste.  Et puis la lumière. Ouf !

Labastide-Rouairoux. La gare, ou du moins son spectre. Les squelettes des usines textiles définitivement éteintes. Les boutiques fermées, sinon aux araignées. La chambre d’hôtes, chez Geneviève, dame adorable, mais ce n’est peut-être qu’une ombre. Chez hier. Pschhhh.

Demain, je quitte la vallée du Jaur et la ligne pour grimper vers le Sud, à nouveau par la montagne. La Montagne Noire. Quel pays !

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