Rêver dans les ruines


A l'abbaye de Villelongue dans le matin.

Je ressens confusément les mêmes sensations qu’autrefois dans les ruines anglaises des abbayes de Fountain’s ou de Melrose. Cette contemplation sensible peut s’appeler l’exaltation romantique et l’on peut s’en moquer.

Assis dans la seule travée du cloître encore intacte, je ressens profondément cette oscillation entre les témoins de pierre de la foi idéale, et la vacuité désespérée des entreprises humaines. Les hauts murs de la nef, les rosaces défoncées, les escaliers usés par les galoches monastiques,-seulement du côté du mur, sans doute par besoin de sécurité- les niches effondrées, les chapiteaux sculptés de visages étranges, de griffons et de feuillages, le jardin réinventé de saules tressés et de créations poétiques : par la puissance et la violence de ses ruines, l’endroit est un accélérateur à émotions, un puissant vortex qui vous jette à la face l’histoire des hommes, si bien que vous ne pouvez pas rester neutre, ni simple spectateur. Toutes ces murailles ne font pas un décor, ce sont les cicatrices encore vives de l’histoire, les traces des cilices douloureux des disciples de Saint Bernard de Clairvaux, les folles tentatives d’imposer les grandes pénitences, le supplice infligé aux Albigeois, et finalement l’échec patent de l’aventure monastique.

La pureté et l’audace de certains décors, en particulier ces figures sculptées, un peu moqueuses, tranche avec la prétendue rigidité cistercienne, comme un désaveu à la règle. Villelongue est fondée, se dresse, s’engloire, inquisitionne, se ment, et finalement s’appauvrit et puis tombe. Mémoire claire des lieux : j’entends les murmures du réfectoire, la porte du dortoir qui grince aux mâtines, les pas des frères dans l’escalier qui conduit à la nef, les assauts du bélier des assaillants pour briser le portail, et les hurlements dans la nuit d’un moine qui perd la raison. Cruauté et tragédie des obscurantismes, plus que jamais d’actualité. Pour l’instant, en ce lieu, la fureur est apaisée et la bête assouvie. Le cloître reste léger de ses colonnades, les feuillages partout bruissent de musiques, la verdure cache les drames d’hier sous un fin manteau d’humus et de chaux tombée.

Place donc aux mots et aux discours botaniques ! Dans les coursives du jardin du monastère, le public déambule. Comme à l’habitude, je mets en scène les arbres et les herbes, leurs légendes, leurs bienfaits réels ou imaginaires, et les histoires de quelques-uns des héros qui ont participé à leur belle Connaissance : Ovide, Paracelse, Rousseau, Bompland… Amusement, savoirs animés, théâtre des limbes et des corolles, en ce lieu de contrition extrême et d’austérité oubliées, comme pour conjurer encore un peu les blessures.

Parler, parler toujours, donner à savoir sur la Nature pour mieux rester humain.

Un grand merci à la famille ELOFFE, propriétaire de ce lieu, de m'avoir accueilli avec tant de générosité !

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