Ne pas déranger


Deux jours à Montpellier, à l’occasion des « Rendez-vous aux Jardins », manifestation nationale, institutionnelle et un peu ronronnante.

J’ai tant rêvé, depuis des mois, de marcher dans l’historique Jardin des Plantes, dans ce lieu fondateur, géniteur de savoirs, et de mettre mes pas de colporteur de mots, en toute immodestie, dans ceux des immenses savants d’autrefois qui trônent ici partout comme des statues illustres.

Ils ont accouru, depuis la fin du Moyen-âge, partout de l’Europe entière, jusqu’à la blanche et royale Montpellier, pour apprendre, et dispenser la chose médicale, être adoubés par leurs pairs : immense défilé de médecins, d’hommes de science à perruques poudrées et à pourpoints brodés, comme dans un générique de film de Guitry, montant les marches de la « Montagne » de Richer comme sur un chemin de gloire.

Ici, au pied de la médiévale tour des Pins, là où Nostradamus fit sa première prédiction, là où Rabelais fit ses premiers apprentissages, où Monsieur de Jussieu et tant d’autres lumières vinrent plus tard conforter leur omniscience, j’ose me promener, moi l’effronté randonneur des campagnes, et discourir sur les arbres et leurs pouvoirs, et parler de Rousseau et de sa relation à la chose botanique.

L’endroit est exceptionnel, et en même temps comme un peu effacé dans un brouillard feutré, comme si on n’osait pas le déranger, tant il est chargé de mémoires. On y flâne, on y rêve, on y frôle des ombres illustres, mais on ne brise pas le miroir : il ne faut pas troubler l’académique et lent cortège. Etrange impression.

Il y aurait tant à faire, dans un endroit si prestigieux, pour libérer la curiosité, pour ouvrir largement la fête insensée et joyeuse de la Connaissance, faire danser l’érudition, et réactiver l’âme de ce lieu inspiré ! Cela se fera, forcément, un jour, avec le concours de scientifiques, de poètes, d’artistes, et de créateurs, et alors l’histoire reprendra. La Science doit être exactitude et surprise à la fois, et sa transmission doit être une source de gaieté et de savoir. Le Gai Savoir ! Je pressens que ce lieu unique, au cœur de la ville, redeviendra bientôt, grâce à ceux qui l’ont préservé, ceux qui y croient et qui y travaillent avec une vraie passion, un outil à donner le bonheur d’apprendre.

Et les statues des Maîtres Vénérables, sous les arbres du bout du monde, discrètement, alors souriront.

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