Les beaux rêveurs


Le Couserans a du mal à se réveiller dans la grisaille d’après la pluie. Les brouillards issus les fonds de vallées s’élèvent en étranges limbes, enrobant les prairies, leurs troupeaux, et leurs fermes autrefois riches. J’avance en lisière de bois, sur des sentiers restés praticables malgré les orages de la nuit, ce qui est pour moi un mystère. Ici, la terre oublie vite l’eau. Au bord du chemin, un cimetière de voitures épuisées, ruinées et bien rangées sous les orties, comme si c’était, après un voyage héroïque et un dernier hoquet, leur destination ultime et définitive. Nec plus ultra. On ne va pas plus loin. Un panneau : « Parking. On continue à pieds (sic) ». La pente se fait raide. Un kilomètre plus loin, un autre panneau : « Courage ! ». Il se passe quelque chose, là-haut. J’ai compris : c’est dans ce haut lieu de la vie alternative, le hameau de Paluet que les « hippies » soixante-dixards se sont installés il y a longtemps. Les rêves et les habitants sont désormais endormis, tentatives inachevées de yourtes, de maisons de paille et de torchis, bâches provisoires devenues pérennes. Pas un bruit. Un gros chien noir aboie sur mon passage, une voix lointaine lui gueule dessus. Les communautés ! Je les ai enviés, dans ma jeunesse, ces beaux aventuriers, ces bâtisseurs d’imaginaire, ces rêveurs d’étoiles qui osaient racheter des ruines en Ariège, en Ardèche, en Cévenne ou en Lozère, au bout du bout de ces vallées perdues que leurs habitants désertaient. Mais la forêt, deux générations plus tard, semble regagner inéluctablement la partie. Enfant, j’ai eu la même impression, en forêt de Marly, visitant clandestinement avant sa mercantile réhabilitation, le fameux « Désert de Retz », ce parc du XVIIIème siècle avec ses « fabriques » chères à Colette, d’assister au même spectacle de la rêverie immense des hommes abattue par le lierre. Les poètes ont osé. Ils l’ont fait. Et merde aux cons !

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