Guerre et Paix

Je suis seul au donjon, et je rêve. De mille cavaliers au loin dans la plaine du Nord, longue traînée fumante faisant course au soleil, de remparts accessibles à la mitraille des hommes, de cris de femmes et d’enfants fuyant sous la bombarde, de nuages sombres à l’arrière-garde des batailles.

Je suis seul au jardin, me mêle à l’artémise, à la sauge et à la cochléaire. J’invente en arbitraire les noms de fleurs nouvelles, et puis les enlumine, les façonne à l’émail sur des enclumes noires. Pastellaire, Serripode tacheté, Grenouillier des bois, Saut-du-jour, tiens ! voilà pour toi le bouquet de mes imaginaires, ma douce, mon enfant, mets-les vite dans l’eau, et dis-moi donc s’il pleut. Arrête un peu de coudre, et sonne la tocsinelle, le cortège est en route, nous n’aurons plus le temps ce soir de lire au crépuscule. Les Croque-sabots, les misérables fafoines, les morts-par-derrière, les trompe-marmailes, les Brûle-semailles, les Mange-truelles, ils sont tous à l’approche, en cohorte imbécile et nous, pour le temps qui nous reste, nous déclarons l’amour sur terre, et le droit de s’ouvrir à toutes les corolles.

Je suis seul à Ballon, ce matin, dans le parc ; j’écoute pousser à peine les buis, les hirondelles se défaire de la nuit, et le jour déchiffonner doucement les chélidoines. Là-haut, dans la tour pourtant, les armures s’ennuient, les dagues se bavardent et parlent de combats. J’entends les bruits de bottes, déjà : alors je proclame nécessaire, face aux présages noirs, ce matin d’aller en toute urgence cueillir l'Herbe de Saint Jean.

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