Au charbon

Ici commence la dernière partie de ce parcours vers le mont Ventoux, le phare toujours invisible, même s’il n’est plus maintenant qu’à une soixantaine de kilomètres. Je sens le Monstre proche, évident, enivrant, mais existe-t-il vraiment ? je commence à avoir des doutes. Et si ce n’était qu’un mirage, un souvenir inventé, une chimère ? Je me suis ressourcé dans la haute vallée de la Drôme, cette région du Diois, terre de vignes et d’insouciance, d’innocence, narguant le monde réel, et fait halte dans la maison de Jérôme, où sa compagne Brigitte nous accueille avec tant de gentillesse. Un temps de retrouvailles, une belle parenthèse. Dès ce matin, je repars seul vers le Sud pour franchir une des dernières murailles, celle des Trois Becs, triple onde de pierre perchée au-dessus de Saillans. Très longue montée en forêt : dans un virage, posés comme s’ils allaient fumer demain, les immenses marmites métalliques des charbonniers anciens sont posées là depuis cent ans. Sur ces pentes, des hommes aux gueules noires ont abattu des hêtres énormes, les ont découpés, fendus, rangés en cercle dans les chaudrons énormes, avant d’y mettre le feu sourd, la vapeur méphitique, celle qui transforme le bois en combustible. Je sais que ces ouvriers-là étaient partout considérés comme des parias, des traines-misère ranimant les fumées de l’enfer, et qu’on les fuyait comme des réprouvés. Dans toutes les forêts de France ils œuvraient, puaient, gagnaient leur mort à répéter l’infâme alchimie, et aujourd’hui leurs noirs visages édentés d’indigence est désormais oublié, comme nié. La caste des maudits. Les damnés de la cendre. Et pourtant ils ont travaillé, aimé, se sont battus, se sont épuisés, se sont enivrés, ont joué aux cartes jusqu’à l’aurore et perdu tous leurs pécules, ici, dans le froid et la brume de ces escarpements. Et j’y passe ce matin de printemps doux, promeneur badin qui raconte les fleurs, et j’ai honte un peu. Les arbres autour sont jeunes, légers, et ils laissent bien passer la lumière. Celle de la paix, fragile, oui. Ne jamais oublier la guerre. La crête, enfin, les précipices qui vous attirent et vous font fuir, et puis l’immense baie de Saou envahie de forêts imaginaires, qu’on traverse à toute vitesse pour ne pas brûler tout à l’heure, et puis l’alpage encore et la dégringolade vers Bourdeaux, havre d’un soir propice à l’écriture d’amour au crayon de bois. Chaque jour, chaque pas, j’approche, j’avance, je marche, Pétrarque. « C’est un laurier unique qui a fait naître cette forêt où l'Amour, par un artifice admirable, m'égare parmi les branches et me fait errer à son gré ».

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