LARGUEZ LES SAMARES !



On reconnait le bonheur, écrit un poète

Nommé Prévert, au bruit qu’il fait quand il s’en va.

Sous terre aussi, se passent des choses secrètes,

Des harmonies auxquelles on ne réfléchit pas.

C’est lorsque le fragile équilibre est rompu

Qu’on réalise, mais trop tard, qu’on n’aurait pas dû.


Vous qui maraudez, amateurs de champignons,

Vous savez que sous les arbres à sève sucrée,

Apparaissent les morilles, quand c’est la saison.

Erables, frênes, prunelliers et cerisiers

Accueillent complaisamment cet ascomycète,

Avec qui ils filent une symbiose parfaite.


C’est l’histoire d’un frêne, qui poussait près d’un ruisseau.

Une morille avait infiltré ses racines

Par son mycélium qui tissait tout un réseau.

Tout allait fort bien, chacun faisant sa cuisine :

L’arbre par son feuillage grâce à la chlorophylle

Apportait à manger à son hôte troglophile.

En échange, celui-ci lui fournissait l’eau.

C’est ainsi que sous la terre on se nourrit.

L’arbre un jour déclara, je sais, c’est surprenant,

« Mes chers enfants, il faut découvrir le pays !

Là-haut, l’air n’a pas été respiré avant ! »

Un jour de doux zéphyr, il largua les samares,

Et ses graines, que l’on nomme « langues d’oiseaux »

S’envolèrent presque au sommet du promontoire,

Et bientôt la neige les couvrit de son manteau.


Dans les semences, malgré le froid, on rêvassait.

- « Rien que pour nous, demain, les nouveaux pâturages !

Dans la terre qui se réchauffe, on germerait,

Et grandir vite est un véritable avantage.

En trois saisons, on mesurerait bien six pieds.

L’avenir, d’évidence, est aux arbres pressés ! »


Mais le printemps est là, il faut se réveiller,

Ouvrir son péricarpe, libérer la plantule,

Déployer les deux premiers limbes foliacés,

Et finalement jaillir dessus le monticule.


On se gorge de soleil, on devient verdure.

La prairie est une symphonie pastorale.

- « Père avait raison de nous vanter la Nature !

Vu de la cime, la vallée semble bien banale ! »


Mais la pâture était sèche pour les jeunes arbustes

Hélas ! Pour amener l’eau, pas de compagnon !

Il eut été prudent, pour devenir robuste,

D’apporter sur les ailes, des spores de champignons !

Ainsi poussa le frêne, mais un peu rabougri,

Attendant un hypothétique coup de vent,

Et ses précieux ferments, à moins qu’une fourmi,

Faisant un grand voyage, bien opportunément,

Dépose quelques parcelles de mycorhizes.

Mais la chance, hélas, est infinitésimale.

L’arbre sera miniature ! Dieu quelle sottise !

Pourquoi avoir quitté le cercle familial ?



Monter toujours plus haut, c’est peut-être enivrant,

Mais quand on a la chance de vivre en société,

Que chacun trouve son compte et son aliment,

On peut, pour le bonheur, fermer la porte à clef !


Le Frêne Fraxinus exelsior Col du Frêne, massif des Bauges, le 26 février 2021

La Morille Morchella sp Vallée des Entremonts, Printemps 2019 Photo Marie BOURDAUD


© Texte et Photo Yves YGER, printemps 2021



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