LES CRACHEURS DE NOYAUX



Le père se dénommait Maxence,

La patronne s’appelait Clémence.

Leurs quatre enfants, tous vignerons :

Abel, André et Siméon,

Et leur petit frère Clément,

Qui avait à peine treize ans.

Passées les heures de travail

Auprès des vignes, c’est la ripaille !

On est le vingt du mois de mai :

Pâtés, terrines et puis poulet,

Et pour dessert une surprise :

Un grand panier de cerises !

On s’amuse, on fait les beaux :

Celui qui crache le noyau

Le plus loin du mur, gagnera

Un second coup de ratafia !


Mais à quatre heures d’après-midi,

Ce premier août, un samedi

De l’année mille neuf cent quatorze,

Sonna la cloche de Saint Georges.

Quand on entend cette musique,

De coups pressés, peu catholiques,

C’est rarement un très bon signe,

Car c’est la paix qu’on assassine.


Il faut partir, ce sont les ordres.

Par Dieu ! que la miséricorde,

Chers parents, et toi mon petit,

Vous protège ! Nous serons ici

Dans un bon mois, vous le verrez,

Et les Boches seront chassés !


Les semaines passent, pas de nouvelles.

Pour les vendanges, on fait appel

A toutes les filles du village.

Mais par la poste, pas de message.


Pauvre Toussaint, Triste Noël,

On va prier à la chapelle.

Mais le quatre du mois de janvier,

Au milieu de la matinée,

Monsieur le Maire en habit noir

Frappe à la porte du pressoir.

Pas un seul mot, c’est le silence.

Elle a compris, pauvre Clémence !

C’est Anatole qui questionne :

On lui dit que c’est sur l’Argonne

Qu’Abel est mort. Quant à André,

On ne l’a jamais retrouvé.


Un jour, on ne l’attendait plus,

Siméon s’en est revenu.

Sans trop parler, une jambe en moins,

Que voulez-vous, c’est le destin !

Quelle soit maudite, je vous le dis,

Cette guerre qui nous a pris

Nos chers enfants ! Les généraux,

Eux, se gobergent bien au chaud !


On va construire un monument,

Pour honorer les combattants.

Le père est mort d’un chagrin

Le douze Avril mille neuf cent vingt.

Clémence se cache pour pleurer

Entre les cuves du cellier.

Clément et son frère estropié,

Dans les vignes travaillent dur


Tout près d’ici, loin du vieux mur,

Trois jeunes arbres ont bien poussé.

Vous me croirez, si vous voulez,

Ce sont de petits cerisiers !


Cent ans plus tard, les descendants

De Siméon et de Clément,

Au mois de mai, font une fête,

Sous ces beaux arbres et je leur souhaite

Que se taisent tous les tocsins.

Maudites guerres, et vive le vin !


Le Cerisier, Prunus avium

La vigne, Vitis vinifera

A APREMONT (73) le 31 mars 2021

© Yves YGER mars 2021

Toute reproduction à but commercial interdite




Article mis en avant
Articles récents