Combat pour un herbier

19/06/2015

 

 

Un herbier, c'est une histoire de cœur, de courage, et de papier buvard.

 

L'herbier, symbole du temps qui s'arrête, mise en éternité d'un être à la vie fugace, témoin transmis au-delà du temps, est pour moi surtout leçon de persévérance et d'émotion. Je sais le moment précis où le naturaliste s'est arrêté au bord du sentier, cherchant un endroit abrité du vent, où il a choisi l'échantillon précis adapté à sa quête.

 

Il sort sa presse en bois, la pose à terre ou mieux sur une murette, dévisse les 4 papillons qui maintenaient serrées ses dernières prises, puis dépose délicatement la plante sélectionnée sur une nouvelle feuille. Ici commencent les tourments. La difficulté est de présenter le végétal dans sa posture la plus favorable, fleurs et feuilles bien plaquées sur la planche toutes dans le même sens, alors que la nature impose le désordre. Réduire à deux dimensions ce qui l'est naturellement à trois est un exercice de patience et d'obstination. On pourrait, comme Rousseau, pour « assujettir »  l'objet, s'aider de « liards et de gros sous » si l'on en avait encore l'usage ; hélas le poids misérable des pièces de deux euros ne suffit pas à le maintenir efficacement !

 

On essaie de le contraindre, on force les jointures des rameaux, on s'applique, on tourne autour du pot, on s'emporte contre ces feuilles rebelles qui se retournent au dernier moment, vous montrant leur derrière alors qu'on les voulait de face ; finalement on trouve un compromis, espérant lorsqu'on pose le buvard supérieur que le trublion ne fasse quelque dernière pirouette. Ça y est ! L'oiseau est dans la cage. On resserre à nouveau les écrous sur la collection qui vient de s'enrichir, et l'on part content, croyant avoir créé un bout d'éternité.

 

C'est à ce moment-là qu'on se rend compte qu'on a oublié de placer la vignette d'identification, comportant noms, famille, date et lieu de cueillette, et tout est à recommencer. On réitère donc en bougonnant le rituel infernal.

 

Une fois bien assuré, on cherche à oublier quelque temps son travail, mais on sait qu'il faudra bientôt l'aérer, afin d'en chasser les miasmes et les risques putrides. Alors on ouvrira le catafalque avec inquiétude, craignant un nouveau sortilège. Parfois la bête s'agrippe au buvard dans un dernier assaut, il faut alors à la pointe du couteau la décoller délicatement, et la replacer dans une attitude convenable. L'opération est à renouveler plusieurs fois, selon l'épaisseur et la succulence des herbes, mais c'est le prix à payer pour se prétendre faiseur d'immortalité.

 

 

Yves YGER

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