Quitter l'ennui

Il faut quitter l’ennui du monde par le Faubourg Montmélian. J’aurais voulu partir sans un murmure, comme on s'en va d'un refuge dans l’avant-matin, en solitaire et en silence. Sans déranger.

Quelques amis, les chers des plus chers, sont là, sous ces arbres vénérables et un peu exaspérants d’histoire imposée, dans ce parc du Verney qui se réveille. Le bon soleil. Leurs bons sourires.

Je dis quelques mots, trop vite , au sujet de l’importance de la poésie, de son caractère indispensable et vital, tant l’époque est troublée. Parce que je ne sais rien d’autre, je fredonne du Ronsard, du Rémy de Gourmont, du Nelligan, et encore du Vigneault. Rien de plus, les discours obligés m’ennuient, j’ai envie bien vite d’aller maintenant à l’essentiel.

Tout à l’heure, seul avant de descendre en ville, je suis allé saluer, comme souvent, la Lumière des Charmettes. L’endroit à cette heure était désert comme à son habitude, et seules de belles angéliques illuminaient de leurs étoiles l’austère façade. Rousseau, toujours, qui m’exaspère et m’inspire ; je caresse la mousse du muret, je révère les minuscules fougères incrustées dans le mur qui soutient le jardin, là, au-dessus du verger, à l’abri des chambardements. Et puis j’avance comme un danseur timide sous la vigne et le houblon qui vont vers le printemps. C’est l’heure.

Rue Croix d’Or encore endormie, rue d’Italie aux odeurs de capuccini et de cigarettes blondes, faubourg Montmélian aux vitrines malades. Je m’enfuis. Parc de Buisson rond où la Leysse joue avec les premières clartés et ignore les joggers. Un écureuil me nargue et il a sans doute raison : Chemineau des Herbes ? Je ne suis que le promeneur des bancs publics et des bitumes fatigués. Curieusement, les hasards (?) de la réfection de l’enrobé ont tracé des lettres sur la route : on lit distinctement« Nox ».

Non ! Adieu la nuit, j’exige la lumière.

Il faut, comme une dernière pénitence, suivre longuement l’autoroute et la voie ferroviaire, plier sous les tunnels tagués, accepter encore une fois le bruit et la fureur des moteurs infâmes, avant de toucher l’Abîme. Ou plutôt ce secteur qu’on nomme les Abymes de Myans, là où l’éboulement du Mont Granier, en 1248, a causé tant de ruine. Quelques blocs épars subsistent encore, témoins du grand fracas de la montagne, et seront bientôt avalés par la glaise de l’oubli. De nombreuse maisons aux clématites insouciantes et joyeuses, ont oublié le Vieux Malheur.

Le Lac Saint André, havre doux, la paix trouvée. J’ai le temps.

Chapareillan, au nom de perruques et de dentelles. Rousseau est passé ici. Je vais saluer M***, qui cache de si bons gâteaux de pain d’épices dans une boite en fer blanc, et m’offre un café de réconfort.

Je quitte la société pour longer jusqu’à Barraux la lisière de la plaine. Un chemin des bois, enfin, comme une récompense. Voilà un cueilleur d’orties, tout affairé à son essentielle tâche : il s’appelle Oliver Hinsinger, est armé d’une cisaille, et visiblement passionné de jardinage éclairé. Rencontre légère et petite bulle de bonheur. Mots de connivence. Il en est.

J’arrive au château, comme un baladin vient pour la foire, et cette idée me plaît vraiment. Manants, chemineaux, colporteurs, rouliers et escarmoucheurs ont emprunté jadis cette route de poussière et de pouvoir. Aujourd’hui, dans la cour de la demeure vénérable, c’est moi qui vais ce soir jouer l’histrion.

Au soir, dans la cour de l’antique bâtisse, c’est fête : les hôtes sont généreux et les invités souriants. Un morceau de La France rassurante et bienveillante à la fois, avec ses codes, ses obligations et son goût du vivre ensemble. Je repère le jardin et tente d’y trouver des lieux propices à la découverte botanique. C’est l’heure. Invité par le maître des lieux pour animer la soirée, je sonne la cloche et harangue en bateleur l’assemblée qui discute en sirotant la sangria. Allez ! Une demi-heure de fantaisie et de découverte, autour des herbes et des arbres, à promener les invités dans mes histoires, à évoquer Rousseau et les botanistes explorateurs, à s’amuser des mots et des rites, à partager le gai savoir du végétal, à jouer les dialogues déjantés des nains de jardin avec mon ami Franck.

Le théâtre, essentiel, donne des forces nouvelles.

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