Taper contre la barrière

19/06/2017

 

Vallée du Louron. Point final. Le temps s’arrête en cognant contre la barrière des Pyrénées.

Une impression de grand silence à la fin de la symphonie, de grand vide aussi : des semaines de ferveur, d’élévation, de dialogue avec la nature, avec les pierres, avec les gens qui ont tracé les sentiers,qui  ont été chercher le virage à l’origine du vallon, puis les ont usés de leurs semelles et des roues de leurs charrettes. Des nuits de bivouac, sur des lits de fougères ou d’herbes sèches, et parfois sur la caillasse, dans des fortins de hêtres, de chênes verts et de genêts, bercé par le vacarme des peupliers trembles, le corps meurtri, mais l’esprit libre volant au-dessus des mers imaginaires de la nuit.

 

Des aubes inondées de chants d’oiseaux que l’on voudrait savoir nommer, des petits matins où l’on retarde la sortie du duvet rassurant, car l’on sait que la rosée est brutale, que le soleil ne viendra que plus tard apporter, avant la violence du midi, un peu de réconfort, et que le petit café brûlant ne donne qu’une illusion d’entrain. Des dénivelées auxquelles il ne faut pas réfléchir, des horizons de crêtes qu’on croit atteindre car le vent semble changer, des lieues à parcourir instinctivement, sans consulter la carte, car elle est démesure par rapport à notre pas ridicule de marcheur, et nous rendrait peut-être moins résolu. Des gués que l’on franchit, pensant finaudement gagner un ou deux virages, qui vous obligent à charger la charriote sur le dos et qui définitivement vous épuisent.

Des moments de douleur et d’autres de grande ivresse, des minutes de doute et puis des heures de volupté extrême. On me demande souvent : « Mais vous avez fait combien de kilomètres ? ». Je souris, m’en tire avec une pirouette mais en réalité je m’en fous. Là n’est pas l’objet de la marche longue. Ma performance est intérieure, artistique, entière, certainement pas athlétique. Je marche dans ma tête et ma trace, comme la figure du danseur, s’efface déjà.

Peu avant le col des Ares, sur un chemin plus ou moins carrossable, une voiture me double et le conducteur baisse la vitre et m’interpelle, un peu condescendant et moqueur : « Même les taulards,  ils ne font pas ça ! »

Non, Monsieur, vous ne pouvez pas comprendre. Vous voyez passer mon équipage et pensez que je me mortifie : jamais vous ne pourrez savoir ce que fait le frôlement d’une fleur de reine des prés sur mon bras découvert. Jamais vous n’aurez en bouche le goût de la jeune pousse brillante du tamier, encore chaude de soleil, jamais vous ne sentirez l’odeur lourde des taupinières dans les chemins creux, jamais un papillon brun ne vous ouvrira la route avant de se laisser dépasser, puis de revenir et de s’amuser avec votre ombre.

Je suis le forçat dans la caillasse, je suis l’enfant les pieds nus dans les sphaignes, je veux humer tous les encens des talus et chanter toutes les variétés de ronces.

Ricanez, petit homme, derrière votre pare-brise, le cul sur votre siège de faux-cuir, lové dans votre vilain habitacle de tôle brûlante.

Moi je marche sur la Terre, et commence à peine à deviner où poussent les chèvrefeuilles.

 

                                                                                                                                                                                               

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